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Le Parlement de Bretagne en exil à Vannes

À l’automne 1675, plus de 7 000 personnes arrivent en masse dans la ville de Vannes, entité urbaine moyenne à l’époque puisqu’elle compte environ 10 700 habitants soit une augmentation de la population de l’ordre de 65 % en seulement quelques mois. Cet événement marquant est la conséquence d’une décision prise par le roi Louis XIV, le 18 septembre 1675, pour punir la ville de Rennes et ses parlementaires de leur participation plus ou moins active à la révolte du papier timbré, mécontentement populaire contre la pression fiscale. Le Parlement, cour souveraine, est alors transféré à Vannes.

Au 17e siècle, Vannes, ancienne ville ducale est une ville d’importance avec privilèges royaux. Elle a déjà été par le passé siège de la cour souveraine entre 1535 et 1553 et accueilli de nombreuses fois les États de Bretagne. Elle est aussi ville épiscopale et abrite le siège d’une sénéchaussée présidiale depuis 1553. Un collège y est installé depuis 1577 et géré par les Jésuites dès le début du 17e siècle. Enfin, la ville n’a pas ou peu pris part aux troubles du printemps et de l’été 1675.

Le développement urbain de Vannes.

Une centaine de conseillers avec, à leur tête, le premier président François d’Argouges, père du futur évêque de Vannes François d’Argouges, quitte sa résidence de Rennes. Suivent les gens du roi et autres auxiliaires de justice (procureurs, avocats, greffiers, huissiers, sergents, chirurgiens et autres experts), sans oublier les domestiques. Certains artisans et commerçants rennais rejoignent leur clientèle à Vannes. C’est la raison pour laquelle une véritable marée humaine s’empare de la cité vannetaise.

Loger l’ensemble de ces personnes est un problème épineux. La cité vannetaise offrant bien moins de confort que Rennes, la ville de Vannes se lance dans un vaste chantier de construction et de rénovation de logements. Vannes connaît alors un fort développement urbain.

Ainsi, Pierre Le Vacher, banquier vannetais fait construire en 1685-1686 un immeuble rue Saint-Vincent comprenant cinq chambres, des caves, greniers, lieux d’aisances, écuries etc. De son côté, Pierre de Saint-Pern, chevalier seigneur du Lattay et président aux enquêtes fait construire deux cheminées pour les chambres d’un logis nouvellement bâti dans la cour d’une maison existante lui appartenant. Les constructions d’immeubles se multiplient partout en ville, rue Saint Vincent, rue Neuve, quai de la Boucherie, dans les faubourgs… C’est une aubaine pour les artisans et les commerçants de la ville d’autant que la municipalité entreprend également des travaux : de nouvelles portes sont percées comme la porte Poterne, des rues sont pavées ou repavées, et des nouvelles fontaines sont construites, Vannes étant très mal approvisionnée en eau potable.

Les gens du Parlement ont en majorité recours à la location d’appartements situés dans intra-muros. C’est le cas de Julien Vallée, procureur, qui, avec deux collègues procureurs louent ensemble trois chambres dans une maison sise près de la porte Saint-Salomon et appartenant à François de Trévégat, seigneur de Limoges, conseiller au parlement. Certains parlementaires comme le sieur de Limoges sont originaires de la région vannetaise et logent donc dans leurs maisons, manoirs ou châteaux aux alentours. François de Montigny, seigneur de Beauregard et président à mortier réside ainsi dans son hôtel rue de la vieille psallette. Daniel de Francheville, premier avocat du roi, possède, quant à lui, Château-Gaillard. Plusieurs auberges accueillent enfin les nouveaux arrivants comme « la grande maison » du port ou « l’Empereur » située Place des Lices. Personne n’imagine alors que l’exil de la cour va durer plus longtemps que quelques semaines ou quelques mois. La courte durée des baux souscrits en est un bon témoignage. Ces contrats sont généralement signés pour un an voire parfois pour un semestre !

 

La réorganisation de la vie administrative, politique et culturelle

Le Parlement tient ses audiences à la Cohue, siège initial du présidial. Le bâtiment est cependant bien trop exigu pour une telle cour. Les chambres se déploient donc également dans les maisons voisines dans le quartier de la cathédrale. Le présidial se transporte alors dans la maison commune et occupe la salle haute et deux chambres au bout de la salle pour la salle d’audience, chambre du conseil et parquet des gens du roi. Un procès-verbal du 29 octobre 1675, jour de première audience de la cour supérieure à Vannes, indique les différents aménagements demandés par les gens du présidial pour son nouveau siège : construction d’un théâtre en bout de salle, installation de chaises pour les juges, de bancs, tables et pupitres pour les procureurs, greffiers, avocats et commis, condamnation de la porte existante et percement d’une nouvelle porte, agrandissement des fenêtres, installation de tringles pour tendre les tapisseries… tout cela pour 330 livres.

De la même manière, les ordres de préséances sont modifiés. Un mémoire du Chapitre de Vannes de 1779 mentionne qu’à cette période les gens du présidial sont relégués sur un banc dans la nef avec le corps municipal pour les cérémonies et fêtes religieuses tandis que les parlementaires sont placés dans le chœur. Il en est de même lors des processions.

L’exil du Parlement de Bretagne va au final durer quinze ans. Le Parlement est autorisé par lettres patentes du roi à réintégrer la ville de Rennes en 1690. La sénéchaussée royale de Vannes retrouve alors sa place initiale et son prestige antérieur. La ville reste marquée par le passage de la cour souveraine qui a contribué à faire de Vannes une ville véritablement moderne et non plus une ville médiévale.

Sources consultées :

  • 1 J 892 : Parlement de Bretagne, arrêts, édits et déclarations du roi : impressions de Vannes, 1650-1687 ;
  • 5 J 14 : Papiers La Martinière, la Cohue, sources et manuscrits, 20e siècle ;
  • 5 J 16 : Papiers La Martinière, le Parlement de Bretagne, documents et notes ayant servi à une étude publiée en 1921 dans les Annales de Bretagne, 20e siècle ;
  • 7 J 87 : Papiers Lallement, exil du Parlement à Vannes, notes, 20e siècle ;
  •  archives des notaires de la sénéchaussée de Vannes :
    •  6 E 861-863 Louis Le Clerc (1653-1687) ;
    •  6 E 14315-14317 Charles Guillo (1671-1689) ;
    •  6 E 758-760 Pierre Jarno (1680-1719).
  •  HB 234 : Les troubles de Bretagne et l’exil du Parlement à Vannes (1675-1690), Léon Mahoudeau, 1897 ;
  •  HB 6581 : Le Parlement de Bretagne à Vannes (1675-1689), Claude Nieres ;
  •  KB 1427 : Exil du Parlement de Bretagne à Vannes – 1675-1690, Sigismond Ropartz ;
  •  TH 401 : 1675-1689 : Le Parlement de Bretagne à Vannes. Urbanisme et logement des « gens du Parlement », Karine Pédrono, mémoire de maîtrise, Rennes, 1994.