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La Compagnie des Indes

La Compagnie des Indes, une entreprise remarquable

L’histoire de la ville de Lorient est étroitement liée à celle de la Compagnie des Indes orientales car c’est son implantation sur la lande du Faouëdic, territoire alors de la paroisse de Ploemeur, qui va sceller le destin de ce endroit jusqu’alors inhabité. La Compagnie des Indes est créée en 1664 sous l’égide de Jean-Baptiste Colbert et s’installe au port du Havre. Cette même année la Compagnie acquiert les privilèges de la Compagnie de Madagascar fondée à Port-Louis par le maréchal de la Meilleraye. Cherchant alors un emplacement pour l’implantation d’un nouveau chantier, la Compagnie des Indes décide contre toute attente de choisir Port-Louis sans doute pour sa position stratégique. Cependant, l’exiguïté de la presqu’île oblige les directeurs à trouver un lieu un peu excentré pour ses chantiers : ce sera la lande du Faouëdic dont le bornage est effectué le 31 août 1666 par le sénéchal d’Hennebont pour une superficie de sept hectares environ. Le directeur Denis Langlois en prend alors possession. Lorient vient de naître.
Les premières années sont caractérisées par une activité relativement faible et par des constructions provisoires en bois. Ces premières infrastructures forment l’Enclos. C’est la guerre de Hollande des années 1670 qui vient tout changer : le port du Havre n’est plus sûr et la Compagnie doit concentrer son activité sur Port-Louis et au « lieu d’Orient ». Plusieurs travaux d’envergure s’engagent, une grande muraille est élevée en 1676 pour séparer l’Enclos du parc extérieur, une corderie sort de terre l’année suivante accompagnée d’une boulangerie et d’une manutention des vivres. Dans les années 1680, les grands travaux se poursuivent pour établir plus durablement les bâtiments : la pierre sera désormais privilégiée en lieu et place du bois. De grands travaux sont à nouveau entrepris pour agrandir et renforcer les infrastructures déjà existantes. La ville grandit avec l’expansion de la Compagnie et autour de ses activités. Une nouvelle étape est franchie à la fin des années 1680.  Lorient devient un port militaire royal comptant un véritable arsenal et pouvant construire des vaisseaux de guerre.
L’organisation des expéditions nécessite la fourniture de quantités importantes de vivres qui stimule et favorise le développement du commerce local. Certains artisans deviennent fournisseurs attitrés de la Compagnie tel le sieur Salmon, boulanger à Lorient qui fournit à de nombreuses reprises plusieurs dizaines de milliers de biscuits de voyage entre 1679 et 1685. Le 31 janvier 1685, le directeur Simon des Jonchères commande pour le navire La Royalle 5 000 bœufs tués et découpés. Quelques mois plus tard ce sont 34 moutons et 350 volailles qui sont achetées et en 1687, « quinze cochons vifs dont il y aura deux truies plaines et un verrat bon et fort ». Les archives des notaires conservées aux Archives départementales du Morbihan regorgent d’exemples de ce genre.

Une croissance rapide : des cabanes aux hôtels particuliers

La population afflue en masse près du port avec d’une part les centaines d’ouvriers nécessaires au fonctionnement des chantiers et logés par la Compagnie et d’autre part les nombreux artisans et commerçants qui viennent s’installer dans la ville naissante. Les métiers nécessaires aux activités courantes sont divers et les besoins sont considérables : charpentiers de marine, voiliers, menuisiers, architectes mais aussi garde-côtes, gardiens de magasins et de vaisseaux, écrivains, médecins-chirurgiens, apothicaires ou encore archers de la Compagnie : tous s’installent aux abords directs du port ou pour les plus aisés à Port-Louis qui propose des habitations « en dur » plus luxueuses. En effet, tout comme les premiers bâtiments de la Compagnie, les habitations et boutiques sont majoritairement bâties en bois. Cette situation perdure assez longtemps comme en témoigne les multiples actes de marché de construction et ventes de « cabanes » jusqu’au début du 18e siècle même si les constructions en pierre progressent. En 1689, Madame de Sévigné, de passage à Lorient et invitée par le directeur Claude Céberet du Boullay, ne reste d’ailleurs pas coucher en ville mais préfère se retirer dans le confort offert par la ville d’Hennebont.
Il faut attendre les années 1720 pour que la règlementation oblige les propriétaires à construire en pierre avec couverture en ardoise. Pour passer des cabanes aux véritables maisons, on a recours à l’autorité de l’intendant de Bretagne mais aussi aux indemnisations pour expropriation. Il est en effet primordial d’édifier des bâtiments publics, des installations sanitaires, des hôtels, auberges ou encore des lieux de loisirs pour pouvoir répondre aux exigences d’une population qui s’embourgeoise progressivement avec l’arrivée et l’installation de négociants et d’officiers de l’armée. L’érection de la paroisse de Lorient en 1709 et de la communauté de ville en 1738 en fait un véritable corps urbain constitué.

Une société lorientaise atypique

Au gré des départs et retours des navires, on peut croiser à Lorient, des populations particulières. En mars 1681, un groupe de missionnaires du séminaire des missions étrangères de Paris se prépare à embarquer pour le voyage des Indes et effectue toutes les démarches nécessaires auprès de ses proches ou des établissements qu’il soutient – testaments, donations, résignations de bénéfices… – au cas où ces derniers ne reviendraient pas. Il est à noter la présence de messire François Pallu, évêque d’Héliopolis et vicaire apostolique de Chine, Cochinchine, Tonquin, Siam et autres lieux qui déclare « que pour la bonne amitié qu’il porte à Messire Estienne Pallu son neveu, il luy a donné ceddé et transporté la somme de quatre cent livres de rente viagere sur tous ses biens et revenus ».

Dans un autre registre, de nombreux jeunes hommes viennent à Lorient pour s’engager sur les navires de la Compagnie. Phelippe Gueguenou, François Deserboy, et Jean Le Roy, trois Bretons respectivement de Crozon, Brest et Saint-Malo, signent en 1721 un acte d’engagement en préparation de l’expédition vers la Louisiane, cela pour une durée de trois ans. Les matelots viennent généralement de Bretagne mais aussi notamment du Pays Basque et de Normandie.

La place des femmes dans un port tel que celui de Lorient est également particulièrement importante de par l’absence récurrente des hommes partis en mer. Les liasses de minutes des notaires de la fin du 17e et début du 18e siècle renforcent cette impression par la multitude de procurations, contrats et promesses de mariage. Les actes octroient systématiquement des droits aux femmes sur les biens et revenus de leur époux ou futur époux pendant les longs voyages sur les vaisseaux et en cas de décès. Les gages sont alors versés par la Compagnie aux femmes et fiancées.

 

Les tentations de l’exotisme

Alors que la Compagnie des Indes et la ville de Lorient prospèrent, de très nombreuses richesses transitent par le port et sont entreposées dans les grands magasins de l’Enclos. Ceux-ci sont gardés jour et nuit car ils recèlent des biens particulièrement prisés : épices, café, thé, coton, étoffes, porcelaine de Chine etc. Au départ, Lorient n’est cependant pas un centre de distribution privilégié à l’inverse des villes du Havre, Nantes et Paris. Mais en 1734, la ville est désignée comme centre unique des ventes de la Compagnie et distribue donc les marchandises dans tout le royaume. La concentration de tant de denrées souvent rares et précieuses constitue autant de tentations pour certains habitants du dehors de l’Enclos. Les archives judiciaires en fournissent d’excellents exemples. Les vols sont réguliers mais sévèrement punis : en 1726, Job Le Clocher est condamné à trois ans de galères et marqué au fer chaud des trois lettres G.A.L pour vol de fer et vente clandestine. Son épouse et complice est fustigée de verges en place publique trois jours consécutifs, marquée de la lettre V et bannie de la sénéchaussée d’Hennebont. Mais les marchandises les plus convoitées sont les épices, le café ou les étoffes. Le roi, constatant les vols répétés de café dans les magasins de la Compagnie, ordonne en son Conseil en 1737 que soit diligentée une enquête et procédure à l’encontre de plusieurs accusés par tous les moyens nécessaires. Les délits sont réprimés avec toujours plus de rigueur : des voleurs d’étoffes sont ainsi condamnés à mort par pendaison en 1772.

 

Un passé sombre

Si la terminologie même de la Compagnie des Indes évoque l’exotisme et le faste, il n’en demeure pas moins que la traite négrière est un aspect moins connu du passé de Lorient. Les bateaux de la Compagnie des Indes transportent près de 40 000 esclaves au cours du 18e siècle. Les archives judiciaires livrent une fois encore des fragments d’histoire. En 1744, une procédure est engagée pour enquêter sur le vol d’une quantité considérable de cauris dans les magasins du port. Les cauris, des coquillages, étaient alors utilisés comme monnaie notamment en Afrique et donc indispensables au commerce des esclaves. Sur une dizaine de personnes impliquées, seule Catherine Guillemoto est condamnée comme suit : « avons declaré laditte catherinne guillemoto duement atteinte et convaincue d’avoir eü en sa maison une quantite considerable de cauris apartenants et volés a la compagnie des indes à Lorient et de les avoir receler en cherchant le debit d’yceux par des voïes criminelles, pour reparation de quoy l’avons condamnée a estre battüe et fustigee […] dans les carefours et lieux accoustumes de la ville de Lorient, ce fait lavons bannie a perpetuite de ce ressort […] ».
Même si Lorient est dans une moindre mesure un port négrier, il arrive que des personnes de couleur originaires d'Afriquesoient de passage. Un certain Jean Antoine est ainsi retrouvé caché dans la cale du navire La Flore en 1736. À la question de la raison de sa présence, il déclare à l’équipage « qu’il ne vouloit point abandonner son maistre et qu’il aimoit mieux perdre la vie que de ne pas le suivre a sa destination […] ». On rencontre encore en 1772, Mathieu Charles Zamos, originaire de Madagascar, esclave affranchi par son propriétaire le sieur Molard et résidant tous deux à Paris.

Des traces encore présentes

La Compagnie des Indes a profondément marqué la ville de Lorient. Son développement et son urbanisation rigoureusement géométrique se sont organisés autour de ces activités maritimes. La citadelle de Port-Louis abrite aujourd’hui le musée de la Compagnie des Indes conservant une magnifique collection d’objets en tout genre : porcelaine de Chine, robe en mousseline, en indienne, matériel maritime, éléments décoratifs… Le fonds d’archives de la Compagnie est quant à lui conservé au service historique de la Défense de Lorient et concerne essentiellement son fonctionnement (comptabilité, personnel, infrastructures, armements et désarmements de navires, ventes de produits…).
Les Archives départementales du Morbihan conservent enfin quelques éléments liés aux activités de la Compagnie des Indes dans les fonds des Amirautés (sous-séries 8-10 B). Il existe également quelques fonds d’importance d’armateurs et marchands conservés en série E (notamment le fonds Delaye : E 2365-2445 et fonds Vanderheyde : E 2268-2273). Cependant, les sources les plus riches à dépouiller sont les liasses de minutes de notaires de Port-Louis et Lorient qui renferment de véritables tranches de vie d’ouvriers, de marins, de commerçants et négociants de la fin du 17e à la fin jusqu’à la suspension des activités de la Compagnie en 1769 (sous-série 6 E).

Sources consultées :

 -        Série B : sénéchaussée royale d’Hennebont, liasses de minutes, 17e-18e siècles ;

-        Série B : juridiction de Lorient, liasses de minutes, 17e-18e siècles ;

 

-        Sous-série 9 B : Amirauté de Vannes, 1677-1807 ;

-        6 E 3839-3850 : Hamonic, notaire à Port-Louis, 1676-1687 ;

-        6 E 8085-8089 : Aubert, notaire à Lorient, 1701-1730.