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Anne de Bretagne : de l'icône au document

Duchesse de Bretagne puis deux fois reine de France, Anne de Bretagne connaît des périodes de pouvoir très contrastées avant de s’éteindre à Blois le 9 janvier 1514. À l’occasion du cinq centième anniversaire de sa disparition, suivons sa trace à travers une sélection de documents.

À la tête du duché de Bretagne depuis la disparition de son père François II en 1488, Anne de Bretagne s’oppose au roi de France Charles VIII contre qui elle cherche à contracter des alliances; c’est dans ce dessein qu’elle épouse le 19 décembre 1490 Maximilien d’Autriche, roi des Romains et fils de l’empereur du Saint-Empire. Une lettre patente du 23 mars 1491 conservée dans le fonds de la famille de Francheville témoigne de cette période mouvementée de la vie de la duchesse. Trace de son éphémère mariage, cette lettre est donnée au nom des deux époux sous les titres de « roy et royne des romains, ducs de Bretaigne ». Anne et Maximilien y commandent à Pierre de Francheville, receveur du fouage dans l’évêché de Vannes, de lever le second terme du fouage ordonné par François II en 1486. Le receveur se heurte cependant à Jean II de Rohan, qui a déjà levé cet impôt pour son compte dans certaines seigneuries. Le document souligne donc les difficultés que pose l’organisation de réseaux fiscaux concurrents dans une Bretagne divisée.

Les difficultés fiscales s’accompagnent de difficultés militaires. En réaction au mariage d’Anne, dont la célébration est contraire au traité du Verger de 1488, le roi de France attaque le duché puis met le siège devant Rennes. Vaincue militairement, Anne doit épouser Charles VIII le 6 décembre 1491 et devient reine de France, première étape vers un éventuel rattachement du duché de Bretagne au royaume de France. Un processus de confiscation du pouvoir au profit du roi de France, parachevé par la suppression de la chancellerie bretonne, est alors à l’œuvre. Si Charles VIII procède à une reconnaissance progressive des différentes institutions ducales et renoue peu à peu le dialogue avec les représentants de la province, il interdit toutefois à Anne de porter le titre de duchesse. Une lettre patente de Charles VIII du 17 octobre 1493 rend palpable cet effacement d’Anne de Bretagne dans le gouvernement du duché. Charles VIII y interdit d’abattre les bois de la forêt de Suscinio dont le mauvais état lui a été exposé par Jean Gibon, procureur en la Chambre des comptes. Le fait que Jean Gibon soit un proche conseiller d’Anne issu d’une lignée d’hommes de finances du duché témoigne du ménagement dont Charles VIII fait preuve à l’égard du personnel mis en place par les ducs. Malgré cet élément de continuité, le document frappe avant tout par l’absence totale d’Anne de Bretagne. Charles VIII, sans faire aucune allusion à son épouse, désigne d’ailleurs le château de Suscinio comme « maison royale » et parle des ducs de Bretagne comme de ses « prédictesseurs ».

 

 

En 1498, le décès de Charles VIII créé une situation nouvelle en redonnant à Anne de Bretagne toutes ses prérogatives de duchesse, dont elle use pour rétablir la chancellerie et faire émettre des monnaies d’or. En position de force durant cette période de veuvage, duchesse désormais puissante et reine douairière de France, elle peut alors négocier son contrat de mariage avec le roi Louis XII. Outre des règles de dévolution du duché favorable à l’émergence d’une nouvelle lignée ducale distincte de celles des rois de France, elle obtient de disposer des affaires du duché de Bretagne jusqu’à sa mort. Une lettre patente de décembre 1512 conservée dans le fonds du couvent des trinitaires de Sarzeau laisse transparaître le retour d’Anne de Bretagne aux rênes du duché. Anne y accorde en effet aux religieux une rente de dix livres présentée comme une compensation des torts subis lors de la réformation du domaine de Rhuys ordonnée par Anne en 1510. Les traces de l’implication d’Anne dans les affaires de son duché sont nombreuses. Anne prend les titres de « royne de France et duchesse de Bretaigne » et rappelle que le roi lui accorde « la totale disposition des affaires de noz pays et duché de Bretaigne ». Elle indique par ailleurs avoir consulté les « advys et opinions des gens de notre conseil tant en Bretaigne que ceulx estans ycy avecques nous », ce qui laisse penser que la duchesse-reine s’appuie sur un conseil particulier distinct du conseil royal. La formule finale du document, rappelant la nécessité d’une confirmation par Louis XII des décisions prises par Anne de Bretagne, met cependant en évidence les limites de son pouvoir : même si la confirmation de Louis XII se contente de reprendre ce qui a été décidé par son épouse, elle souligne néanmoins que les prérogatives d’Anne procèdent bel et bien du consentement du roi.

Duchesse qui, n’était le hasard des grossesses, aurait pu faire renaître un duché de Bretagne séparé du royaume de France. Reine de France, dernière des reines médiévales, première des reines modernes. Icône d’une Bretagne fière de ses particularités. Label touristique. Anne de Bretagne est tout cela à la fois. En précisant et nuançant le portrait d’Anne de Bretagne, les archives permettent de mesurer la distorsion opérée au fil des siècles entre réalité historique et représentation.

Sources consultées :

1 A 7. - Lettre patente de Charles VII interdisant d’abattre les bois de la forêt de Suscinio (1493).

56 H 2. - Lettre patente d’Anne de Bretagne accordant une rente aux trinitaires de Sarzeau (1512).

93 J 4. - Lettre patente d’Anne de Bretagne et Maximilien d’Autriche ordonnant la levée du fouage par Pierre de Francheville (1490).