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Migration étudiante : un protestant breton à l'université de Leyde

De nombreux étudiants du 21e siècle effectuent tout ou partie de leur formation à l’étranger. Ces migrations étudiantes sont le fruit d’une longue histoire, dans laquelle s’inscrivent les migrations de  jeunes protestants français au 17e siècle. Guidés par leur choix confessionnel, ils sont nombreux à séjourner dans les universités réformées, en particulier aux Pays-Bas dans la célèbre université de Leyde. René Gouret, sieur du Plessis à Saint-Dolay, y étudie ainsi de juillet à décembre 1650. Il en rapporte un album d’amis – ou liber amicorum –  aujourd’hui conservé aux Archives départementales du Morbihan.
Bien que le protestantisme soit faiblement implanté en Bretagne, la province compte une quinzaine d’églises réformées au 17e siècle. Dans le Morbihan, cette implantation est favorisée par la présence des Coligny à La Roche-Bernard et des Rohan à Josselin et Pontivy. C’est d’ailleurs dans le sillage des Rohan que la famille dont est issu René Gouret du Plessis se convertit au protestantisme au 16e siècle. Les Gouret, originaires du Béarn, viennent en effet en Bretagne avec la princesse de Navarre Isabeau d’Albret lorsque celle-ci épouse René de Rohan en 1534. Ils s’installent à Blain et deviennent propriétaires de plusieurs terres nobles dans l’actuel département du Morbihan.

Issu de cette famille attachée au service des Rohan, René Gouret du Plessis fait ses humanités et sa philosophie à Saumur puis étudie le droit à Paris à partir de 1645 avant d’achever ses études pendant le dernier semestre 1650 à l’université de Leyde. L’album d’amis qu’il rapporte de son séjour à Leyde s’inscrit dans une tradition étudiante : de fait, dès le 16e siècle, inviter ses condisciples, ses professeurs ou d’importants personnages à inscrire un autographe dans un carnet est en vogue. Les autographes s’y présentent souvent selon un même plan : l’auteur écrit d’abord une ou plusieurs sentences morales tirées de la Bible, des écrits des Pères de l’Église, des auteurs classiques ou encore d’écrivains de la Renaissance ; il rédige ensuite un compliment suivi de la date et de sa signature. Ces autographes témoignent tout à la fois du retour délibéré aux sources et aux langues anciennes amorcé au 16e siècle, des directions de pensée du milieu protestant et de son érudition linguistique. Les sentences de l’album de René Gouret du Plessis sont ainsi rédigées en français, latin et grec mais aussi en hébreux et en arabe. Les inscriptions réalisées par les sœurs Jeanne et Marie d’Erthogue d’Orsmael en sont un exemple : elles écrivent chacune une sentence évoquant l’espérance probablement inspirée du livre de Job, l’une en français (« Yamais las d’espérer » au folio 76 verso), l’autre en hébreux (« Même s’Il m’écrase j’espérerai quand même » au folio 126 verso.). Les autographes sont parfois accompagnés d’un dessin, qu’il s’agisse d’armoiries ou de dessins plus singuliers comme celui laissé par le professeur de mathématiques François Schooten (folio 108 recto).

De retour de Leyde, René Gouret du Plessis obtient un brevet de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi puis est fait chevalier de l’ordre de Saint-Michel en 1671. Il reste célibataire et meurt en 1689 à Saint-Dolay dans son manoir du Plessis ; désormais catholique, il est inhumé dans l’église paroissiale. C’est peut-être à un heureux hasard – un grand nombre de pages restées blanches – que nous devons la conservation de son album d’amis. L’album est en effet réutilisé au début du 19e siècle pour inscrire le nom des membres d’une confrérie de la paroisse de La Roche-Bernard dite « des saints anges gardiens », sans quoi il aurait peut-être disparu. Passé successivement des mains d’un jeune étudiant protestant à celles des membres d’une confrérie catholique, ce document précieux pour l’histoire du protestantisme et de l’enseignement est désormais entre les mains des chercheurs.

Sources d’archives :
E 824        Liber amicorum de René Gouret du Plessis (1650, 1662).
4 E 212/1    Acte de sépulture de René Gouret du Plessis (1689, 22 mars).


Orientations bibliographiques :
HB 6720. - CARLUER (Jean-Yves), Protestants et Bretons. La mémoire des hommes et des lieux, Carrières-sous-Poissy, La Cause, 1993.
COLBERT DE BEAULIEU (Jean-Baptiste), « Le Liber Amicorum d’un réfugié du Palatinat dans les milieux protestants de l’Ouest », in Scriptorium, tome 5, 1951, p. 75-93.
KB 1440. - GANDILHON (René), « Un protestant breton à Leyde ; Le "Liber amicorum" de René Gouret (1650-1662) », in Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français, janvier-mars 1941.
ROCHE (Daniel), Les Circulations dans l'Europe moderne : XVIIe-XVIIIe siècle, Fayard-Pluriel, 2011.
TULOT (Jean-Luc), « Le Protestantisme en Bretagne aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles », in Cahiers du Centre de généalogie protestante, n°42, deuxième trimestre 1993, p. 64-86.
TULOT (Jean-Luc), Une communauté protestante rurale de Bretagne à la veille de la révocation de l'Édit de Nantes : Blain, Cercle généalogique de l’Ouest. Nantes, 1991.
TULOT (Jean-Luc), « Un huguenot à Paris au milieu du XVIIe siècle : correspondance d’André Pineau à son oncle André Rivet » [en ligne], 2013, [consulté le 10 avril 2015]. Disponible à l’adresse : jeanluc.tulot.pagesperso-orange.fr/Andrepineau.pdf.

Illustrations :
Dédicace en arabe et latin de Jacques Golius, professeur d’arabe et de mathématiques à l’université de Leyde, 1650. Archives départementales du Morbihan, E 824 (folio 94 r°).
Dédicace en latin de François Schooten, professeur de mathématiques à l’université de Leyde, 1650. Archives départementales du Morbihan, E 824 (folio 108 r°).
Dédicace en hébreux et français de Marie d’Ertoghe d’Orsmael, [1650]. Archives départementales du Morbihan, E 824 (folio 126 v°).